Atsuko Ogane: Hérodiade aux lunettes

L’été dernier (2011), je suis allée à Chartres à la recherche d’un vitrail de la danse de Salomé à la Cathédrale. Après une promenade sur le cours qui domine la ville et l’Eure, l’idée m’est venue de visiter l’ancien palais épiscopal, situé derrière le chevet de la Cathédrale, qui abrite aujourd’hui le Musée des Beaux-Arts. Nous flânions dans les salles, regardant les peintures, quand je suis tombée sur un étrange tableau. C’était un portrait de Salomé avec sa mère, un plateau à la main sur lequel se trouvait la tête de saint Jean-Baptiste. Évidemment, on reconnaissait le mythe de Salomé, mais cette huile sur toile faisait naître une étrange impression.

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Flinck Govaert : Salomé apportant la tête de saint Jean Baptiste à sa mère

© Cliché, Musée des Beaux Arts de Chartres

Cette Salomé a l’air d’une jeune femme, à l’allure solennelle et pleine de dignité royale. Le tableau a attiré d’autant plus notre attention que sa mère, la reine Hérodias ou Hérodiade, ne ressemblait à aucune représentation antérieure : elle porte des lunettes qu’elle tient de la main gauche et avec lesquelles elle examine la tête, mais elle n’a pas l’air froid et sadique de la reine qui a ordonné la décapitation du saint. Bref, elle n’est pas l’Hérodias traditionnelle et ensorcelante ni cette femme fatale au caractère fort comme Cléopâtre ou Messaline, dont sa fille Salomé a hérité du pouvoir de séduction. De plus, elle est trop âgée si on se réfère au texte biblique du festin d’Hérode-Antipas au point que c’est ici une vieille femme dépourvue de féminité et de sensualité, à la peau ridée et halée ; cette étrangeté est d’autant plus forte que le voile rayé que porte Hérodias s’accorde mal avec la robe rose en soie et ne convient guère à un festin royal. En fin de compte, malgré son titre, ce tableau étrange s’écarte de tous les textes littéraires et historiques du mythe de Hérodias-Salomé que nous connaissons jusqu’à aujourd’hui.

L’œuvre a été réalisée par un peintre hollandais, Flinck Govaert (1615-1660), qui était un des disciples de Rembrandt. Une de ses œuvres les plus connues est Isaac bénissant Jacob (c. 1638). Il était passé maître dans la copie des œuvres de Rembrandt au point qu’il est arrivé qu’on prît ses œuvres pour les originaux. Les lunettes d’Hérodias sont très impressionnantes et nous rappellent le tableau de son maître intitulé La mère de l’artiste lisant (c.1630) : la mère du peintre porte également des lunettes et un voile, mais elle a dans ses mains une sainte bible. Si l’on compare le tableau de Salomé apportant à sa mère la tête de Saint-Jean Baptiste et celui de la mère de Rembrandt absorbée dans sa lecture, la bible s’est transformée en une tête décapitée, matrice qui symbolise la parole de saint Jean dont le rôle essentiel est d’être le porte-parole de Dieu. Malgré la distance temporelle, la comparaison nous fait penser à l’importance du martyr de Saint Jean dans l’histoire biblique, importance que Ernest Renan a bien soulignée dans la Vie de Jésus : « Le décollé d’Hérodiade ouvrit l’ère des martyrs chrétiens. (…) ; son cadavre mutilé [celui de Iaokanann], étendu sur le seuil du christianisme, traça la voie sanglante où tant d’autres devaient passer après lui. » La tranquillité qui émane de ce tableau pourrait bien provenir de cette source originelle, en l’occurrence, celle de la lecture pieuse de la mère chrétienne de son maître.

Certes, au XVIIe siècle, Hérodias est souvent représentée comme une vieille femme voilée, notamment par Caravagge, Bernardino Luini et Matthias Stom, dans les tableaux qui respectent le contexte biblique en représentant le bourreau, mais la version de Govaert est plus originale, puisqu’elle est dépourvue de la scène du festin. L’impression étrange produite par Hérodias représentée comme une vieille femme pourrait nous amener à réfléchir à la disparition de la distinction des sexes pour décrire une Salomé dans un courant moderne du mythe de Salomé-Hérodias. Néanmoins l’objectif du peintre ne semble pas être ici de supprimer cette différence entre les sexes. La différence du teint des trois personnages constitue un heureux contraste : Salomé toute blanche représente la jeunesse, Hérodias à la peau sombre la vieillesse, et la tête décapitée de plomb du saint la mort. Bref, cette peinture de genre hollandaise ne représente-t-elle pas un Memento mori avec la tête décapité qui peut faire référence aux vanitas des natures mortes, à la mode dans la peinture du Nord ? Les mains et les bras superposés de Salomé et Hérodias, la jeunesse et la vieillesse, pointent vers la tête décapitée, la mort. C’est une rare transfiguration du mythe de Salomé-Hérodias où thanatos se trouve représenté sans être associé à éros.

  • Pour l’article ‘Du mythe solaire au mythe lunaire : d’Hérodias de Flaubert à Salomé d’Oscar Wilde’ par Atsuko Ogane, veuillez cliquer ici.

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  1. Pingback: Des liens sur le web, si l’on s’intéresse un peu plus à Salomé et Hérodiade | Le blog de Michel BESSONE

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